« Le patrimoine a de l’avenir »

Le photographe mauricien Keivan Cadinouche abat quelques clichés sur le patrimoine pour mieux mettre en lumière ses vertus et sa modernité. Et si le futur s’inventait dans les vestiges du passé ?

Luxury Indian Ocean Patrimoine Portrait Keivan Cadinouche © Gaelle Gonzalez
Portrait Keivan Cadinouche – © Gaelle Gonzalez
Littéralement, le patrimoine désigne « ce qui vient de notre père et de notre mère ». Comment le dépouiller de son image élitiste et vieillotte ?

Il faut sortir de notre vision passéiste et nostalgique. Le patrimoine n’est pas un truc de « vieux » ou de nantis. C’est notre richesse nationale, notre pétrole. Les  Mauriciens l’ont compris ou commencent à le comprendre. Les jeunes, surtout. Ils l’expriment à travers les arts, la culture, le langage. Pour eux, le patrimoine n’est pas un grenier. C’est notre âme, notre identité, et cette identité ne peut pas être une pâle copie de Dubaï ou Singapour.

Diriez-vous que le patrimoine est de retour ?

Je sens un engouement autour des questions de mémoire, de trace et de transmission : qu’est-ce qu’on va laisser à nos enfants ? C’est ça, le patrimoine : un héritage transmis comme repère, un pont entre passé et avenir. L’élan qui a suivi la marée noire illustre cette prise de conscience : un pays s’est levé pour protéger un  patrimoine naturel.

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© Keivan Cadinouche
Au-delà de cet exemple, investir dans le patrimoine serait plus coûteux que rentable…

Détrompez-vous. Pour avancer, il faut regarder en arrière. Investir dans le patrimoine, c’est créer du lien social. C’est sauvegarder des traditions et des savoir-faire dont on est fier. C’est permettre aux gens de se retrouver autour d’un moulin, d’un lavoir ou d’une pagode remise en état. C’est notre histoire et notre culture, à partager ensemble. Ce lien n’a pas de prix.

© Keivan Cadinouche
C’est souvent sous le registre de la désuétude que l’on parle du patrimoine. Comme s’il fallait émouvoir et apitoyer pour intéresser à ce sujet.

C’est vrai, le discours est resté un peu désuet. Le patrimoine, dans les médias, c’est un peu cette grand-mère fatiguée avec laquelle il faut être gentil. Pour autant, on  aurait tort de croire que les citoyens s’en désintéressent. Comme photographe, j’ai bourlingué d’une île à l’autre dans toute la région. Oui, des patrimoines sont menacés, mais nos peuples y sont très attachés. Ils aiment les partager, les transmettre. J’en ai refait l’expérience l’an dernier en travaillant sur les vieilles maisons de Port-Louis.

C’est-à-dire ?

Les « vieilles pierres » sont bien plus que ça. Elles font écho à des personnalités qui ont vécu dans ces lieux, à des histoires qui se sont déroulées en ces murs. Laisser disparaître ce patrimoine serait se couper d’un précieux passé.

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© Keivan Cadinouche
Que racontent ces pierres ?

Des histoires de durabilité. Ces bâtisses centenaires ont résisté à tout, à l’usure du temps, aux cyclones. Pourquoi ? Parce qu’on savait faire du pérenne, du durable, de l’écologique. C’était une réalité, pas un slogan. Cela me fait dire que le patrimoine a de l’avenir. C’est un gisement d’idées pour aujourd’hui et pour demain. Regardons-le avec de nouvelles lunettes, pas comme un passé figé, immobilisé. La finalité, c’est la transmission.

Avant de transmettre, comment mieux mettre ce patrimoine en valeur ?

Avant toute chose, il faut l’identifier. C’est la première étape : dresser l’inventaire clair et précis du patrimoine mauricien, aussi bien matériel qu’immatériel. Quand j’ai démarré mon projet sur les maisons de Port-Louis, j’ai cherché une liste, un registre. Je n’ai rien trouvé. Alors, je me suis dit : va flâner dans les rues. Je pensais découvrir une cinquantaine de maisons, au final, j’en ai identifié plus de six cents ! Partout, des trésors ignorés. La priorité est donc un état des lieux de tous les patrimoines, pas seulement le bâti. Ensuite, on verra ce que l’on peut conserver et valoriser.

© Keivan Cadinouche
Des pistes ?

Il y a des tas de choses à faire. Le patrimoine est un atout de développement touristique. Les vacanciers ne viennent pas seulement pour nos plages, ils sont attirés  par notre culture. L’enjeu est de la mettre en récit, en visibilité. Pour cela, les nouvelles technologies fournissent des outils très riches. Valorisation du patrimoine et digital, ça fonctionne. Cessons aussi de pleurnicher sur l’État qui ne fait pas, ou pas assez. Il ne tient qu’à nous, citoyens de base, que le patrimoine reste une culture  vive. Chez moi, à Tamarin, la tour Martello est gérée par une association de passionnés. On peut aussi mobiliser le secteur privé, le mécénat, adapter la fiscalité. Il ne s’agit pas de réinventer la roue mais de s’inspirer d’expériences qui ont fait leurs preuves.

Une fois que l’on a dit tout cela, à quoi sert le patrimoine, finalement ?

À éclairer le passé pour savoir où aller, ensemble.

Par Fabrice Acquilina